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Alors
que les recherches sur le «Grand Siècle»—et
surtout celles sur les arts du spectacle—se concentrent
en fait sur les deux premières décennies du règne
de Louis XIV (1655-1675 environ), ce livre se propose de démontrer
que la «Fin de règne», période oubliée,
voire méprisée, constitua un moment fort de la
création dramatique, ainsi qu'une étape cruciale
dans le devenir de l'Ancien Régime et l'établissement
de la modernité en France. Période marquée
non par la décadence, comme on le dit trop facilement,
mais par une instabilité révélatrice de
désordres fondamentaux, au terme d'une courte période
de stabilité illusoire.
On croyait la question du pouvoir
pratiquement réglée par le triomphe de l'absolutisme,
ou en tout cas suspendue jusqu'aux confins de la Révolution;
on la trouvera posée toujours et partout dans une sphère
socio-politique constamment au bord de l'anarchie et de l'explosion.
Pouvoir économique encore confus de la bourgeoisie; pouvoir
du roi dont la translation exécutive se révèle
parfois très faible; influence socio-culturelle encore
très marquée d'une noblesse pourtant déclinante;
pouvoir de l'argent, qui bouleverse les règles du jeu
politique et social; pouvoir de la foule, du public, à
qui pour la première fois échoit une capacité
décisionnaire sur la création artistique; pouvoir
du théâtre, enfin, qui permet d'exprimer les aspirations
réprimées des uns et des autres et sert de banc
d'essai aux utopies sociales.
On croyait le théâtre
à bout de souffle, épuisé, incapable de
surpasser, d'égaler ou même d'honorer le legs esthétique
des Corneille, Molière et Racine; on découvre,
en dépit de conditions très précaires,
un bouillonnement d'activité et de creativité,
où s'élaborent des formes qui pourront encore
sembler novatrices au XXe siècle. Cette étude
obéit à trois impératifs: privilégier
la représentation, et prendre en compte la passion du
spectacle comme les exigences de l'économie de marché;
relativisere le rôle de l'auteur et de sa biographie pour
mieux faire ressortir l'aspect collectif de la création;
circonvenir la traditionnelle typologie des genres, qui empêche
de poser certains problèmes essentiels que soulève
justement l'application d'une grille de lecture générique
à des œuvres où le dialogue, le jeu, le chant,
la musique, la danse, et la machine participaient d'un ensemble
bien difficile à résumer en un seul vocable. |
L'approche
interdisciplinaire des pratiques de scène les moins littéraires
(commedia dell'arte, opéra, opéra-comique,
ballet, pièces à machines, marionnettes, parades...)
débouche sur une problématique nouvelle pour l'abord
de notre sacro-saint «théâtre classique»,
et sur l'affirmation du caractère idéologique
du classicisme dans le développement et le maintien de
l'identité nationale française autour de repères
culturels soigneusement sélectionnés.
Impossible à classer, irritant
parfois par ses facilités, surprenant ailleurs par ses
audaces et ses trouvailles ce théâtre dérange.
On comprend finalement pourquoi érudits et critiques
se sont si longtemps ingéniés à le proclamer
inconséquent, à en décourager la fréquentation:
qu'on y regarde d'un peu trop près, et la face du Grand
Siècle en est définitivement changée—et
avec elle une «certaine idée de la France».
-
Guy
Spielmann. Le Jeu de l'Ordre et du Chaos. Comédie
et pouvoirs à la Fin de règne, 1673-1715.
Paris, Honoré Champion, 2002. Collection
«Lumière classique» Nº 36. 608
p. Relié. ISBN: 2-745-30446-1. Prix public:
92.00€
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