|

Un Immense déséquilibre
social |
 |
Plus
de 80% de la population française du XVIIe siècle
vit en milieu rural, et se compose dans sa très grande
majorité de paysans travaillant une terre qu'ils ne possèdent
pas. La célèbre gravure de «la mouche et l'araignée»
offre un raccourci saisissant de la situation: le noble, par définition
oisif, reçoit le produit du labeur du paysan, qui doit
lui céder une partie de ses récoltes et s'acquitter
de divers impôts. L'aristocratie,
exempte de taxation, est presque totalement improductive sous
prétexte qu'elle verse l'«impôt du sang»
en combattant pour le roi et pour le pays. En réalité,
nombreux sont les nobles qui n'embrassent pas le métier
des armes, et vivent néanmoins aux dépends du reste
de la société.
Certes, les nobles ne mènent
pas tous une existence fastueuse—il y en a même d'assez
misérables—, mais leur statut reste fort enviable
si on le compare à celui des paysans; ceux-ci vivent au
jour le jour et restent toujours à la merci de crises économiques
qui provoquent des hausses subites du prix du blé (les
«crises frumentaires») se traduisant par des disettes
ou des famines. Un hiver exceptionnellement rigoureux comme celui
de 1709 fera des dizaines de milliers de victimes dans une population
dont l'alimentation se compose presque exclusivement de pain.
Les paysans bien vêtus et
bien nourris peints par les frères Le Nain (ci-dessous)
nous offrent donc une vision très idéalisée
de la dure existence de la plupart des Français de l'époque. |
| Gravure
de Laignet: «Le Noble est l'araignée, et le paysan
la mouche.» Paris, Bibliothèque Nationale.
Sur le sac au premier plan, on lit: «Plus a le diable, plus
il en veut avoir.» En haut à droite, on lit: «Plus
on a de moyens, plus on en veut avoir / Ce pauvre apporte tout,
bled, fruit, argent, salade / Ce gros Milord assis, prest à
tout recevoir / Ne luy veut pas donner la douceur d'une œillade.»
Louis
ou Antoine Le Nain, Famille de paysans (détail).
Paris, Musée du Louvre. |
 |
La
société de l'Ancien régime—environ
20 millions d'habitants au XVIIe siècle, 28
à la veille de la Révolution—se divise d'abord
en trois ordres (et non en classes): le clergé,
la noblesse et le peuple (dit
aussi «tiers état»). Cette organisation était
à l'origine fonctionnelle, chaque groupe assurant un rôle
particulier: le salut de la société et sa direction
morale, sa protection (la noblesse est d'abord une caste militaire)
et sa subsistance. Depuis le Moyen-Âge, pourtant, ce système
a évolué, de sorte que le statut ne correspond plus
toujours à la fonction; mais la division la plus importante
se situe entre les privilégiés—à
peine 2% de la population—et la vaste majorité des
roturiers. Les premiers, exemptés d'impôts
et de la plupart des taxes, ne sont pas censés exercer
d'activité lucrative: ils vivent des rentes de leurs terres
ou des bénéfices que rapporte une charge. Les seconds,
au contraire, vivent de leur travail et sont soumis aux impôts
et taxes.
Chacun des trois ordres comporte
des subdivisions. Il y a un «haut clergé»,
composé des cardinaux, des évêques, archevêques
et abbés, le plus souvent de famille noble, et un «bas
clergé» plus proche du peuple sur le plan socio-économique
malgré ses privilèges: curés, vicaires, diacres
et clergé régulier (moines et nonnes). Les distinctions
de noblesse sont d'abord fondées sur l'ancienneté
du lignage, le mieux étant de pouvoir se prévaloir
d'un ancêtre dont le nom figure dans une chronique médiévale,
pour avoir par exemple participé aux croisades: c'est la
noblesse dite «d'épée» ou de «race»,
celle des «gentilhommes». A partir de 1600, pourtant,
l'institution de la «vénalité des charges»
permet à de nombreux bourgeois enrichis par le commerce
ou l'industrie de s'intégrer à la noblesse dite
«de robe», qui n'est pas attachée à
une terre, mais à un office «anoblissant» qu'on
achète. Au sein de l'immense peuple, la possession d'un
savoir-faire professionnel sépare les artisans des ouvriers
(prolétaires qui ne disposent que de l'énergie de
leur corps pour gagner leur vie), tandis que la possession d'une
terre sépare les laboureurs des paysans. Les bourgeois
sont ceux qui ont accumulé un capital par la pratique du
commerce ou d'une autre activité lucrative, ce qui peut
éventuellement leur permettre de «vivre noblement»
et de préparer ainsi leur accession à l'aristocratie.
A la fin du XVIIe siècle, la bourgeoisie est
devenue véritablement une classe, qui se pose en intermédiaire
entre la roture et la noblesse—mais qui reste pratiquement
exclue de l'exercice du pouvoir politique et supporte de moins
en moins de soutenir par le paiment des taxes la vie oisive des
nobles. |
| |
|
Au
sommet de cette pyramide sociale se trouve la famille royale:
elle comprend la parenté immédiate du monarque,
ainsi que les «princes du sang» qui, à l'occasion,
pouvaient se croire aussi puissants que le roi—lorsque
celui-ci se trouva en position de faiblesse, dans les années
1640, certains n'hésitèrent pas à se rebeller
(lors de «la fronde»). A l'origine, le roi était
un noble élu par ses pairs (primus inter pares);
plus tard, les juristes théoriciens du pouvoir royal
instituèrent le principe d'une monarchie héréditaire
et «de droit divin», faisant du roi le représentant
de Dieu à la tête du pays.
Ce système politique et
social perdura jusqu'à la Révolution de 1789.
Voir les documents sur la Révolution.
|
|