
Dr. Guy Spielmann @ Georgetown
University (USA) |

|
| France:
Culture banlieues |
 |
Un
film écrit et réalisé par Matthieu
Kassovitz
France, Lazennec/StudioCanal, 1995
avec
Vincent
Cassel (Vinz), Hubert Kounde (Hub), Saïd Taghmaoui
(Saïd).
|
|
Un
film événement
La
Haine est le premier film à traiter spécifiquement
de la question des banlieues et de la vie des jeunes qui y vivent,
avec un réalisme cru, souvent violent, qui pourtant n'exclut
pas une démarche poétique. Le jeune réalisateur
a lui-même été surpris de l'immense succès
de son œuvre, qui a réussi à mettre de son
côté à la fois la critique, le grand public,
et surtout les jeunes de banlieue, qui s'y sont reconnus (bien
que Kassovitz n'ait jamais habité dans une cité).
Deux fois nominé au festival de Cannes, La Haine
vaut à Kassovitz la palme du meilleur réalisateur
en 1995, puis, l'année suivante, triomphe aux Césars
(huit nominations, trois victoires, dont le trophée du
meilleur film).
Depuis, La Haine constitue
une référence incontournable dès qu'on
évoque la situation des banlieues, et ce d'autant plus
qu'il semble véritablement prophétique: presque
exactement 10 ans après la sortie du film, alors qu'on
éditait un triple DVD commémoratif, les émeutes
qui ont embrasé les banlieues en octobre 2005 ont suivi
un scénario qui rappelle fortement celui que Kassovitz
avait imaginé. Pourtant, La Haine n'a rien d'un
documentaire: c'est une fiction soigneusement construite qui
utilise des procédés littéraires très
classiques. |
|
L'histoire
A la suite d'une bavure lors d'une
garde à vue, les policiers ont gravement blessé
Abdel, un jeune beur. Les habitants de sa cité de la
banlieue parisienne manifestent violemment et s'attaquent aux
forces de l'ordre; dans la confusion, un policier perd son arme.
Trois amis de cette même
cité, Vinz, Hub et Saïd, commencent une journée
ordinaire, où ils n'ont rien de précis à
faire. Mais Vinz «a la haine»: C'est lui qui a trouvé
le revolver que le policier a perdu, et il jure qu' il tuera
un policier si Abdel meurt, tandis que ses amis essaient de
l'en dissuader.
Les trois jeunes se rendent alors
en ville car Saïd doit récupérer de l'argent
chez un dealer, Astérix. Là ils se trouvent confrontés
à un monde très différent du leur, où
ils se sentent étrangers et malvenus. Ils se trouvent
inopinément «enfermés» dans Paris
pour la nuit après avoir raté le dernier métro,
puis, au matin, leur errance se termine par une nouvelle confrontation
avec la police...
|
Saïd Taghmaoui : Saïd, le beur (à gauche)
Hubert Kounde : «Cousin Hub», le black (au centre)
Vincent Cassel : Vinz, le blanc (à droite)
|
|

 |
La
Haine n'est pas un «film musical», mais
la musique y joue un rôle important, car la plupart
des morceaux sont interprétés par les groupes
et les chanteurs de rap les plus en vue à l'époque,
comme IAM, Ministère Amer ou MC Solaar. Acclimaté
en France à la fin des années 80, le rap
est rapidement devenu le principal vecteur de l'expression
d'une culture «jeune» qui aborde aussi les
problèmes de société comme l'exclusion
et le racisme. |
|

Vinz imite Robert de Niro incarnant Travis Bickle
dans Taxi Driver de Scorsese («C'est à
moi que tu parles??»). De manière très significative
les références à la culture américaine
et anglo-saxonne (film, musique...) sont omniprésentes
dans ce film français dont le réalisateur a confié
que Mean Streets du même Scorsese était
sa principale référence.
|
|
| |
Tout
film est découpé en séquences: La Haine
présente la particularité de matérialiser
ce découpage à l'aide de panneaux qui indiquent
l'heure sur fond noir, tandis qu'on entend le cliquetis d'un
mécanisme d'horlogerie qui évoque moins une simple
montre que la minuterie d'une bombe à retardement. Si
l'on exlut le générique, on s'aperçoit
ainsi que le film comporte 12 séquences et d'un récit
qui se déroule dans un laps de temps de moins de 24h. |
|
0 |
-- |
Prégénérique
et Générique: Quelque part en banlieue,
«la cité des Muguets»... une émeute
ordinaire: les CRS affrontent des jeunes qui lancent des pierres
et des cocktels Molotov, brûlent des voitures et saccagent
le commissariat (le générique est intégralement
composé d'images d'actualité). Ces affrontements
ont été provoqués par une «bavure»
policière à la suite de laquelle un jeune beur,
Abdel, se retrouve dans le coma. |
|
1 |
10:38 |
Lendemain
de l'émeute. Saïd tague un bus de CRS et va chercher
son ami Vinz. Ils vont retrouver Hubert, boxeur, dans un gymnase
dévasté par les émeutiers. Les trois amis
retrouvent une bande de jeune désœuvrés qui
squattent le toit d'un immeuble jusqu'à ce que des policiers
les dispersent à la suite d'une confrontation tendue. |
|
2 |
12:43 |
Les
trois amis, après avoir mis en fuite des journalistes
de la TV venus faire un reportage dans la cité, passent
chez «Darty» un receleur furieux que les émeutiers
aient incendié sa voiture. Darty doit de l'argent à
Saïd, mais refuse de le rembourser et le renvoie à
«Astérix». |
|
3 |
14:12 |
Hubert
propose d'aller voir Abdel à l'hôpital; auparavant,
Vinz insiste pour leur montrer ce qu'il a trouvé: le
revolver qu'on policier a perdu la veille lors d'une descente
dans la cité. |
|
4 |
15:47 |
A
l'hôpital, les trois amis, refoulés par les gardiens,
réagissent violemment. Saïd est arrêté
et amené au commissariat. Un policier Beur, Samir, ami
du frère de Saïd, tente de leur expliquer que leur
attitude hostile ne fait qu'aggraver la situation; mais Vinz,
le plus radical des trois, s'obstine à vouloir affronter
la police. Hub, écœuré, veut quitter la cité. |
|
5 |
17:04 |
(Saïd
est mécontent de la coupe de cheveux que lui a faite
Vinz. Séance de breakdance). Le frère d'Abdel,
armé d'un fusil à pompe, tire sur le policier
beur et le blesse; l'intervention des CRS provoque une nouvelle
confrontation violente. Les trois amis se rendent en RER à
Paris, où Saïd espère récupérer
l'argent qu'Astérix lui doit, et où un de leurs
copains dispute un match de boxe. |
|
6 |
18:22 |
Vinz
annonce aux deux autres son intention de tuer un policier si
Abdel meurt. Ils passent dans les beaux quartiers, jusque chez
Astérix, un dealer hystérique avec qui Vinz se
dispute. A leur sortie, Saïd et Hub sont arrêtés
pour possession de drogue, tandis que Vinz parvient à
s'enfuir. |
|
7 |
20:17 |
Pendant
que Saïd et Hub subissent un interrogatoire violent. Vinz
erre seul dans Paris, au cinéma, au match de boxe, où
il retrouve des jeunes de sa cité—qui essayent
en vain d'entrer dans une boîte de nuit. |
|
8 |
00:33 |
Libérés
par les policiers, Saïd et Hub ratent de justesse le dernier
RER, et retrouvent Vinz sur le quai de la gare. Continuant leur
périple, les trois amis s'incrustent dans un vernissage
d'exposition où ils provoquent un esclandre. Hub subtilise
une carte bleue, mais les chauffeurs de taxi refusent de les
prendre; quoiqu'ils parviennent à voler une voiture,
aucun d'entre eux ne sait conduire et ils doivent repartir à
pied, de nouveau pourchassés par la police. |
|
9 |
02:57 |
En
regardant la télé dans un centre commercial, ils
apprennent qu'Abdel vient de mourir. |
|
10 |
04:27 |
Un
groupe de skinheads s'attaque à Saïd et Hub; Vinz
les met en fuite grâce à son révolver, et
veut abattre l'un des assaillants, mais ne parvient pas à
s'y résoudre. |
|
11 |
06:00 |
Au
petit jour, les trois amis prennent finalement le métro
pour rentrer chez eux. Vinz confie son révolver à
Hub. A leur arrivée dans la cité, ils sont interpelés
par les policiers auxquels ils s'étaient heurtés
la veille sur le toît de l'immeuble. L'un d'eux, surexcité,
tue accidentellement Vinz. |
|
12 |
06:01 |
Hub
et le policier se font face, chacun pointant son arme vers l'autre.
Saïd ferme les yeux. On entend en voix off Hub qui dit
«C'est l'histoire d'une société qui tombe...»
|
DOCUMENTS
Article d'Erwan Desbois sur le site EcranLarge.com (26 avril
2005)
Pour coller au plus près de la réalité
de son sujet, Kassovitz est allé tourner La Haine
dans la cité [La Noé] de Chanteloup-les-Vignes [Yvelines].
Il s'est approprié avec virtuosité l'univers visuel
de celle-ci, des appartements au commissariat, des salles de gym saccagées
aux esplanades bétonnées. Cette omniprésence
du décor, qui est toujours clairement identifiable en arrière-plan,
fait de la cité le personnage principal du film. Du point de
vue de Kassovitz, c'est aussi elle le vrai méchant de l'histoire,
un ogre qui engloutit ses habitants dans les profondeurs de ses caves
ou les écrase par la taille imposante de ses rangées
de barres HLM.
Appliquant la méthode de l'Actor's Studio
à toute l'équipe d'un film, Kassovitz et compagnie n'ont
pas seulement tourné le film à Chanteloup-les-Vignes,
ils y ont vécu. Cette « expérience » (il
est malheureux d'avoir à utiliser un tel terme pour désigner
le fait de déménager pendant quelques mois dans une
banlieue difficile, mais c'est celui qui convient le mieux) est relatée
longuement dans le documentaire consacré aux 10 ans de La haine,
qui regroupe des interviews d'un nombre conséquent de participants
du film : réalisateur, producteurs, acteurs, membres de l'équipe
technique, attaché de presse... Réalisateur et acteurs
nous y racontent comment ils ont vécu de l'intérieur
l'univers des cités, son insécurité (ils se sont
fait braquer leur appartement dès la première semaine
en guise de « bizutage ») et surtout son isolement. Comme
l'explique Vincent Cassel, il n'y a en effet littéralement
rien à faire le week-end dans une cité, ce qui l'a très
vite poussé à rentrer sur Paris le vendredi soir...
pour découvrir en rentrant le lundi matin que des voitures
avaient été brûlées ou des installations
saccagées, par dépit et révolte face au sentiment
d'enfermement qu'entraîne une telle désolation.[...]
«Kassovitz, prodige de la caméra, utilise
pour appuyer son propos une mise en scène volontairement très
stylisée, voyante mais sans être envahissante. Le choix
du noir et blanc lui permet d'accentuer la violence des lieux : avec
sa photographie brûlée, qui réduit encore les
nuances de gris, La haine n'est plus qu'une alternance de lumières
aveuglantes et de gouffres d'obscurité, aboutissant à
une vision hallucinée et cauchemardesque de la banlieue.»
|